Issues dérobées

histoires courtes

09 mai 2008

Soir de match

En sortant de chez Phil après le match, je me rends compte que j’ai oublié mes clefs d’appart’ à la boîte. Heureusement que je n’habite pas  loin, il me suffit de faire un crochet à pieds.

 

On a bu de la Biérataise devant la télé. Elle est bonne et à force elle remue. Pour fêter la victoire on a ouvert une petite dernière, bien fraîche.
Je ne suis pas à l’agence depuis longtemps, on a tout de suite sympathisé avec Phil. Je me plais bien dans ce job. La patronne pète-sec avec ses petits tailleurs et son chignon elle se la joue working girl, mais elle a l’air pas mal. La secrétaire est toute mignonne, les autres collègues ça va aussi, je crois qu’ils m’ont bien accepté. Je suis le boute en train moi ici ils disent.
De la lumière chez Didier, l’ingé d’affaires. Il regardait pas le match ? Quel bosseur celui-là. Faudrait pas me demander de travailler à des heures pareilles . Y cause pas bezef, plutôt sympatoche, l'air de pas y toucher.
Avec le trop plein de bière que je me tiens, je m'enverrais bien un double expresso de la machine à café. Je file là-haut chercher ces foutues clés, je dis bonsoir, et je me pique à la caféine, y en a besoin.

Tiens, ça bouge dans le bureau, il serait pas seul ? Je sais pas si je dois avancer ou reculer. Je bouge pas. Ah ben on rigole bien là dedans. Euh ... On dirait même qu’y font pas que rigoler. Oups je me fais tout petit et je me barre moi. Tant pis pour l’expresso. Ce Didier j'y crois pas  !

La tronche de la patronne si elle savait ce qui se passe à l’agence la nuit.
En tout cas, lotus et mouche cousue.

 

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06 mai 2008

Ristretto

J’avais un budget à boucler et je le terminais au bureau, après le dîner. J’allais éteindre mon ordinateur, lorsque j’entendis le volet roulant métallique. C’était  la directrice de l'agence.

 

- Ah, Didier, je sors du théâtre, je suis venue chercher le dossier « Lozère », pour éviter de passer au bureau avant d’aller voir le client demain.
Pâle, les traits tirés, elle avait troqué son tailleur habituel pour un jean et un t-shirt noirs. 
- Et vous ? Pas encore dans vos foyers ?
- Non, j’avais besoin de m’isoler pour travailler.
- Hm… vous m’offrez un café ?
La machine était dans le couloir, en face de mon bureau.
Assise sur mon fauteuil, elle regardait dans le vide.
- Oh, excusez-moi dit-elle en riant, j’ai pris votre place.
- Mais non, je vous en prie, vous avez l'air épuisée

 

Elle ne répondit pas, des larmes coulaient, douces, sur ses joues.
Nous sirotâmes notre ristretto en silence. Je suis toujours gêné de voir une femme pleurer.
Elle remarqua un fossile sur ma table. Je l’avais trouvé en Namibie. En parlant, je relevai, comme je l’aurais fait pour une enfant, une mèche de cheveux qui avait glissé sur son visage.
Elle se leva d’un bond, posa comme des pétales ses lèvres sur les miennes. Nous demeurâmes ainsi longtemps, puis nos mains  firent connaissance.

Le lendemain je remarquai de légers arrondis imprimés sur la laque noire du bureau, et les traces de ses mains. Je posai dessus quelques dossiers, délicatement.

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29 avril 2008

Une ammonite de Namibie

J’étais allée voir "les cercueils de zinc", pièce bouleversante qui résonnait cruellement avec mon passé récent. En sortant, j’avais décidé de passer à l’agence chercher un dossier oublié pour mon rendez-vous du lendemain.

 
Il y avait de la lumière à une fenêtre. Lorsque j’ai ouvert le volet roulant, Didier est venu à ma rencontre. Cet ingénieur discret laisse peu paraitre de sa vie derrière ses  lunettes ovales. Nos relations de travail sont fructueuses; quand je partirai, sans doute me remplacera-t-il à la tête de l’agence, ou bien a-t-il d’autres ambitions. J’ai été étonnée de le voir travailler si tard. Sérieux, mu par quelque solitude intérieure. Solitude nécessaire. J’aime aussi la profondeur de la nuit, sans parasite à la pensée.

 Pendant qu’il faisait couler un ristretto au distributeur dans le couloir, je me suis assise à son bureau. Une photo de ses enfants, quelques notes éparses, un grand cahier à spirales quadrillé, ouvert sur des écrits et dessins en tous sens, rappels techniques, et un minuscule poème, un haïku. Je me suis mise à pleurer les yeux dans le vide. Gênée par mes larmes et mon indiscrétion, je me suis extasiée sur une belle ammonite près de l’ordinateur. Il a  aussitôt évoqué ses voyages, les fossiles et les pierres qu’il aime.

En parlant, il a écarté quelques  cheveux de mes yeux, les a glissés derrière mon oreille. Sans y penser, j’ai posé mes lèvres sur les siennes. Savourer la douceur de l’instant, à peine respirer. Sa main s’appuyait légère sur mon épaule. J’ai senti mon corps éclore comme un lotus.

Une heure plus tard, un fou rire nous a saisis à la vue de nos vêtements épars dans le bureau.

 

 

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20 avril 2008

Eros fatigué

une journée de pluie
infusion et bas de soie
vacarme de la rue


Elle m’a donné rendez-vous place de la Madeleine.

Je n’ai pas un physique de jeune premier. Des yeux sombres que certaines disent de velours, des lunettes que j’évite de porter à la première rencontre.

Je trouve mes contacts sur les messageries instantanées. Dès l’échange écrit, obtenir un rendez-vous téléphonique. Quinze ans de démarchage m’ont aguerri à la séduction vocale. Voix chaleureuse et modulée, verbe caressant, je sais écouter, interroger, émouvoir. Mes interlocutrices, mal aimées, carencées de la tendresse, malmenées de la vie, ont connu des maris brutaux, des pères abusifs ou indifférents, des amants égoïstes.

Je leur parle, durant des heures, la nuit. Un jour, elles veulent me rencontrer. Avec l’assurance d’une relation amoureuse. Pas d’échange de photos. Une complicité tricotée dans les phrases. Je me montre doux et attentif. Regonflées d’affection, rassurées sur leur féminité, elles finissent par me quitter, ou deviennent trop dépendantes, et c’est moi qui pars.

Derrière la vitrine du salon de thé. Longue jupe fendue, collants noirs, l’arrondi du mollet dessiné par une fine couture. Cheveux roux. Envie de fuir. Encore une que je devrai découvrir, un corps à aimer, une âme à apprivoiser, encore. Fuir. Trouver un prétexte. 

Ses yeux se posent sur moi. Elle me sourit, le regard calme et confiant.
Et si elle était la dernière ? J’entre.

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27 février 2008

Anthémis

pétales d'automne
dispersées au gré du vent
perles de rosée

 
Ce matin elle a eu envie d'acheter des chrysanthèmes pour ses morts. De les garder, les regarder, sur le balcon : pourquoi ne pas en profiter un peu avant. C'est joli les chrysanthèmes, si joli pour les morts qui ne les voient pas.

Elle se demande où elle voudrait que l'on mette son corps en terre. C'est un rituel pour elle : elle s'interroge elle apprivoise. Comme musique je voudrais quoi (die Tötenkinderlieder, voix de basse), des fleurs des champs, jaune d'or. Elle joue à y attacher de l'importance. Elle aime 'imaginer qu'un homme disposera avec délicatesse un coquillage sur sa tombe. Ça lui fait chaud au cœur. Avant.

Elle ira chercher des fleurs qui flamboient pour les morts. Pour les morts et les vivants qui devisent doucement dans les cimetières.


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24 février 2008

Cliché d'été indien

Un peintre pointilliste ne peut donner que de l’amour en pointillé (Juliette)
 

Accroupie au coin du bac à douche, la femme plaque ses mains sur ses oreilles. Dans la chambre, l’homme parle au téléphone, à une autre femme, dans une autre ville, loin. Il bavarde, il prend son temps. La femme, dans la salle de bains rutilante et blanche, bouche ses oreilles, clôt ses yeux. 

Ils sont allés au bord du fleuve, à la tombée de la nuit. L’air exhalait la douceur de ces premières journées d’automne. L’eau parfaitement lisse reflétait les lumières et les ombres des ponts, les bâtiments aux éclairages colorés le long des berges, les arbres et les dernières lueurs orangées du couchant. Ils étaient souvent venus séparément à cet endroit auparavant, ils ne l’avaient jamais vu resplendir ainsi. Il a regretté de ne pas pouvoir prendre la photo. Elle préférait que cette image s’imprime dans leur mémoire. Ils ont marché.

Elle se remémore cet homme, autrefois. Ce soir, il a bavardé, n’a laissé aucune place au silence. Il a proposé qu’elle l’accompagne à son hôtel. Maintenant il parle à un téléphone mobile, elle, l’attend. 

Un sanglot la submerge doublé d’un élan de colère. Elle sort du réduit, saisit ses chaussures et son sac, lance un regard à l’homme occupé qui s’étonne, part de la chambre, dévale les trois étages, marche très vite dans la nuit, libre, elle respire, elle fuit.

Le cœur lourd.


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13 janvier 2008

Pain brûlé


Tous ses cartons sont prêts, elle attend le petit camion de location, et va acheter du pain pour son petit déjeuner. Lorsqu’elle entre, le boulanger cesse de plaisanter avec sa cliente.


 

Elle demande un pain spécial. C’est le meilleur de la boutique, mais elle ne vient que pour les tempes grisonnantes du boulanger, son allure virile, qui dégage une impression de puissance.

Elle observe ses deux doigts jaunis : il fume en faisant le pain. Un jour elle a décelé un peu de cendre dans la mie du pain spécial, et elle l’a trouvé presque meilleur.
Elle ne regrettera rien de cette petite ville, collègues, élèves, parents. Elle y a eu quelques satisfactions professionnelles, un projet de théâtre avec les enfants, soutenu par les créateurs locaux, mais elle n’a pas réussi à s’y plaire.

Seule sa visite quotidienne au boulanger lui manquera. Quelque chose de profond et doux dans le regard. Pourquoi ne plaisantait-il pas avec elle ? Elle aurait aimé qu’il lui dise «alors ma petite dame, qu’est-ce que je vous donne ce matin ?» assorti de l'un de ses propos légèrement grivois.

Elle rêvait parfois qu’il l’attendrait à la sortie de l’école, un jour de pluie : «c’est ma tournée, je vous ramène chez vous». Elle l’aurait fait entrer, lui aurait offert un petit blanc. Il l’aurait prise dans ses bras, brusquement, un peu sauvagement. «Ah, j’ai tellement envie de vous !» Elle aurait résisté quelques secondes, et ils auraient roulé sur le tapis.

 
- Merci...Je déménage aujourd’hui.
- Ah ?
 Il rougit un peu.
- Eh bien bonne chance alors. 

Elle sort.
Elle jette le pain dans la première poubelle.

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29 décembre 2007

Vulnerant omnes



égrenant les heures
le va et vient du pendule
est imperturbable

 

Enfants sur un manège. Ciel indigo. Nuages étincelants. Cheval noir ou blanc. Echeveau de crin, crinière de bois brun. Certains veulent sauter en marche. Envie de vomir, mal au coeur. Vertige. Trop vite. De circonférences en spirales de nausée.
Les autres ne se lassent jamais, tournent jusqu’au soir, jusqu’à la nuit tombée, aspirent l’air fraîchissant. Changent de destrier. Fourmi géante, aux antennes de laiton, aux yeux de chêne. Machine volante de Léonard de Vinci. Chimère aux ailes de cuir. Les couleurs se mêlent se mélangent et se fondent. L’orgue de Barbarie lancine sa rengaine limonaire.

Descendre. Trop tôt ? C’est le moment. Et la peur ? La poitrine se soulève, trop rapide, sous la blancheur du drap. Un faible sourire éclaire les lèvres, noircit le regard. 

Mourir, elle n’a pas peur.
Seule cette douleur.

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15 décembre 2007

Cache cache


Elle était à demi allongée sur le canapé. Des étoiles dans les yeux.
Nous avons bu le café…

 

Je lui ai demandé avec qui elle avait déjeuné mercredi. Elle a ri. Elle a dit qu’elle avait sa vie, que ça la regardait. J’ai insisté. Elle a refusé de répondre. Dis-le-moi ! Si tu ne dis rien c’est que tu as quelque chose à cacher ! Elle a répondu qu’elle n’avait rien à cacher et que si elle avait quelque chose à cacher justement elle n’allait pas me le dire, que je devais la prendre comme elle était ou pas du tout. Qu’elle ne supportait pas mes questions continuelles, que ça la fatiguait. Mais dis-le-moi bon sang, où étais-tu mercredi ? J’ai hurlé. Elle a crié que ça suffisait maintenant, qu’elle était contente à l’idée de me voir et que je gâchais tout comme d’habitude. J’ai envoyé valser les tasses de la table basse. Qu’est-ce que je suis pour toi, tu me prends pour quoi ? J’ai déchiré le livre sur le canapé. J’ai fait basculer par paquets les livres de sa bibliothèque, je les ai lancés sur le sol. Elle me regardait sans bouger, froide. Distante. Etouffé de rage, j’avais du mal à parler. Dis quelque chose ! Peut-être avait-elle envie de se jeter sur moi. Elle ne pouvait pas.

Elle m’a dit de partir, et tout de suite. Il y avait de la peur dans ses yeux

Je suis parti. Ma princesse, mon adorée. Est-elle assise sur son tapis ? Pleure-t-elle ? Ses beaux yeux rieurs et ses lèvres. Toujours prête à dire un mot pour rire. Ma princesse.

 Ce soir, elle ne sortira pas, elle ne dînera pas avec un autre.
J’ai emporté les roues de son fauteuil roulant.

(03/12/2005)

 

 

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04 décembre 2007

Tante Irène


"Car mes cendres seront plus chaudes que leur vie" (Anna de Noailles)

 

 C’est indiqué à l’entrée : salle Debussy. Elle avance, concentrée sur le mouvement de son diaphragme : un parapluie qu’elle déplie et replie avec application.

 Son oncle, assis dans le patio lit l’Equipe. Il se lève en l’apercevant, l’étreint gauchement, étouffe un borborygme. Ils échangent quelques mots, elle dit les paroles qui lui paraissent appropriées. Silence. Elle se surprend à rêver d’un café, avale sa salive. La chambre funéraire est encombrée de bouquets de roses et de compositions florales étranges et compliquées. Dans la pénombre, le cercueil est posé sur un socle. Sur le satin blanc, le visage fardé, légèrement dissimulé par un drap, ne révèle rien.

C’était il y a deux jours : on l’a retrouvée, sur la voie ferrée. Après-demain les obsèques. Oui Je serai là.

Elle sort, aspire une goulée d’air caniculaire. Au coin de la rue, le Carmen’s bar. "Un grand crème s’il vous plait.... Et ...un croissant".

 

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