25 juin 2008
Etran'Gers
Je
suis arrivé dans cette petite ville un soir d’automne. De la fenêtre de l’hôtel j’apercevais un pigeonnier
de pierre, au loin le soleil se couchait
sur une armée de tournesols fatigués.
Je
venais là pour régler une obscure affaire d’héritage qui était pourtant le
cadet de mes soucis.
Je
dînai à l’hôtel, vêtu d’une chemise mousquetaire. Un Pousse Rapière fût servi
dans le patio, mélange de vin fou et de liqueur d’Armagnac à l’orange. Les
convives semblaient tous étranger, et je n’eus pas l’occasion d’entamer une
conversation avec la jeune femme blonde qui avait attiré mon regard.
Le
lendemain je pris mon petit déjeuner sur la place de la cathédrale. En terrasse on parlait Anglais. Accoudés au bar,
quelques autochtones devisaient.
-Le
lac? Ils vont le faire ?
-hum
on en parle, les géologues sont venus prélever des carottes
-Té !
En tout cas, Le Gilles, des Lugas, il fait du maïs au bord de Gélise, des fois
qu’il serait exproprié, on lui donnera davantage !
- Et
celui de Guinlet, il a mis en jachère pour toucher des subventions !
Sinon, il élève des oies.
-
Gérard ? Tu sais combien il l’a vendu son poulailler aux Anglais ?
Je me
hasarde à poser une question.
-
Lucien, tourne pas le dos au client !
lance
mon voisin de gauche à mon voisin de droite, en rajustant son béret.
-
Pardi ! Ils rachètent tout ici.
- Et
tous les six mois, ils nous piquent un panneau !
- ?
- Té !
Oui : Condom ! Chez eux ça veut dire capote anglaise. On a même un musée
maintenant !
-
C’est l’Europe !
Dans
un éclat de rire ils avalent leur petit blanc.
Sur le
distributeur de cacahuètes, une annonce « Séjours linguistiques : apprenez
l’anglais dans le Gers… »
13 juin 2008
10 juin 2008
09 mai 2008
Soir de match
En
sortant de chez Phil après le match, je me rends compte que j’ai oublié mes
clefs d’appart’ à la boîte. Heureusement que je n’habite pas loin, il me
suffit de faire un crochet à pieds.
On a
bu de la Biérataise devant la télé. Elle
est bonne et à force elle remue. Pour fêter la victoire on a ouvert une petite dernière, bien fraîche.
Je ne
suis pas à l’agence depuis longtemps, on a tout de suite sympathisé avec
Phil. Je me plais bien dans ce job. La patronne pète-sec avec ses petits
tailleurs et son chignon elle se la joue working girl, mais elle a l’air pas
mal. La secrétaire est toute mignonne, les autres collègues ça va aussi, je
crois qu’ils m’ont bien accepté. Je suis le boute en train moi ici ils disent.
De la
lumière chez Didier, l’ingé d’affaires. Il regardait pas le match ? Quel
bosseur celui-là. Faudrait pas me demander de travailler à des heures pareilles
. Y cause pas bezef, plutôt sympatoche, l'air de pas y toucher.
Avec
le trop plein de bière que je me tiens, je m'enverrais bien un double expresso de la machine à café. Je
file là-haut chercher ces foutues clés, je dis bonsoir, et je me pique à
la caféine, y en a besoin.
Tiens, ça bouge dans le bureau, il serait pas seul ? Je sais pas si je dois avancer ou
reculer. Je bouge pas. Ah ben on rigole bien là dedans. Euh ... On dirait même qu’y font pas que rigoler. Oups je me fais
tout petit et je me barre moi. Tant pis pour l’expresso. Ce Didier j'y crois pas !
La
tronche de la patronne si elle savait ce qui se passe à l’agence la nuit.
En tout
cas, lotus et mouche cousue.
08 mai 2008

06 mai 2008
Ristretto
J’avais
un budget à boucler et je le terminais
au bureau, après le dîner. J’allais
éteindre mon ordinateur, lorsque j’entendis le volet roulant métallique.
C’était la directrice de l'agence.
- Ah,
Didier, je sors du théâtre, je suis venue chercher le dossier « Lozère », pour éviter de passer au
bureau avant d’aller voir le client demain.
Pâle,
les traits tirés, elle avait troqué son tailleur habituel pour un jean et un
t-shirt noirs.
- Et
vous ? Pas encore dans vos foyers ?
- Non,
j’avais besoin de m’isoler pour travailler.
- Hm…
vous m’offrez un café ?
La
machine était dans le couloir, en face de mon bureau.
Assise
sur mon fauteuil, elle regardait dans le vide.
- Oh,
excusez-moi dit-elle en riant, j’ai pris votre place.
- Mais
non, je vous en prie, vous avez l'air épuisée
Elle
ne répondit pas, des larmes coulaient, douces, sur ses joues.
Nous sirotâmes notre ristretto en silence. Je suis toujours gêné de voir une femme
pleurer.
Elle
remarqua un fossile sur ma table. Je l’avais trouvé en Namibie. En parlant, je
relevai, comme je l’aurais fait pour une enfant, une mèche de cheveux qui avait
glissé sur son visage.
Elle
se leva d’un bond, posa comme des pétales ses lèvres sur
les miennes. Nous demeurâmes ainsi longtemps, puis nos mains firent connaissance.
Le
lendemain je remarquai de légers arrondis imprimés sur la laque noire du bureau, et les traces de ses mains. Je posai dessus quelques dossiers, délicatement.
01 mai 2008
29 avril 2008
Une ammonite de Namibie
J’étais
allée voir "les cercueils de zinc", pièce bouleversante qui résonnait
cruellement avec mon passé récent. En sortant, j’avais décidé de passer à l’agence chercher un dossier oublié pour
mon rendez-vous du lendemain.
Il y
avait de la lumière à une fenêtre. Lorsque j’ai ouvert le volet roulant, Didier
est venu à ma rencontre.
Pendant qu’il faisait couler un ristretto au
distributeur dans le couloir, je me suis assise à son bureau. Une photo de ses
enfants, quelques notes éparses, un grand cahier à spirales quadrillé, ouvert
sur des écrits et dessins en tous sens, rappels techniques, et un minuscule
poème, un haïku. Je me suis mise à pleurer les yeux dans le vide. Gênée par mes larmes et mon indiscrétion, je
me suis extasiée sur une belle ammonite près de l’ordinateur. Il a aussitôt évoqué ses voyages, les fossiles et les pierres qu’il aime.
En
parlant, il a écarté quelques cheveux de mes yeux, les a glissés derrière mon oreille. Sans y penser, j’ai posé mes lèvres sur les
siennes. Savourer la douceur de l’instant, à peine respirer. Sa main
s’appuyait légère sur mon épaule. J’ai
senti mon corps éclore comme un lotus.
Une
heure plus tard, un fou rire nous a saisis à la vue de nos vêtements épars dans
le bureau.
25 avril 2008
20 avril 2008
Eros fatigué
une journée de pluie
infusion et bas de soie
vacarme de la rue
Elle
m’a donné rendez-vous place de la Madeleine.
Je
n’ai pas un physique de jeune premier. Des yeux sombres que certaines disent de
velours, des lunettes que j’évite de porter à la première rencontre.
Je
trouve mes contacts sur les messageries instantanées. Dès l’échange écrit,
obtenir un rendez-vous téléphonique. Quinze ans de démarchage m’ont aguerri à
la séduction vocale. Voix chaleureuse et modulée, verbe caressant, je sais
écouter, interroger, émouvoir. Mes
interlocutrices, mal aimées, carencées de la tendresse, malmenées de la vie,
ont connu des maris brutaux, des pères abusifs ou indifférents, des amants
égoïstes.
Je
leur parle, durant des heures, la nuit. Un jour, elles veulent me rencontrer.
Avec l’assurance d’une relation amoureuse. Pas d’échange de photos. Une complicité tricotée dans les phrases. Je me montre
doux et attentif. Regonflées d’affection, rassurées sur leur féminité, elles
finissent par me quitter, ou deviennent trop dépendantes, et c’est moi qui
pars.
Ses
yeux se posent sur moi. Elle me sourit, le regard calme et confiant.
Et si
elle était la dernière ? J’entre.



